ScoumounMan – Chapitre 8

Là, debout, face à la table à roulettes, il se sentait emprisonné. Claude aurait juste voulu être libre, sans attache, sans famille qui le menottait à cette réalité poisseuse d’éternel perdant. Claude aurait voulu être perdu sur la route, sans chemin, à se laisser guider par du Charlie Parker ou du Quincy Jones. Il aurait voulu être le jazz, vivre seulement dans l’instant, jaillir sans préméditation et sans règle.  

Quand il était gamin, il avait fugué. Comme pratiquement tous les enfants, il avait commencé à grimper sa rue, un baluchon sur l’épaule, rempli des choses les plus importantes : un slip de rechange, son pyjama Tintin, le dernier journal du « Spirou », une pièce de 50 francs et son nounours. Il quittait la maison, pas pour découvrir le monde et ce qui l’entourait, mais pour être libre. Il venait de finir « L’île mystérieuse » et Jules Verne l’avait littéralement gonflé avec ses descriptions et ses emphases toujours plus scientifiques. Il ne voulait pas apprendre, il le faisait déjà dans les livres. Il ne voulait pas découvrir de nouvelles choses, mais, simplement, se laisser guider sans rien décider. Après avoir passé l’angle de la rue, son ventre décida qu’il avait faim. Il ferait une halte à 100 mètres, chez sa grand-mère, histoire de faire le plein de tartes aux pommes et de glace dont elle fourrait toujours son frigo en prévision du passage de son petit-fils. Il y avait certaines choses comme ça dont la seule évocation lui madelainedeproustait la gueule instantanément : les tartes aux pommes, la glace, les rondades… Une rondade, c’est ce qu’il avait eu la bonne idée de faire en entrant dans la cuisine pour surprendre et impressionner sa grand-mère qui ne manquait pas d’applaudir et de féliciter le moindre de ses faits et gestes. Le figure gymnastique était si bien maîtrisée et réalisée avec tant de puissance que sa réception, pied regroupé comme elle l’exige, referma violemment la porte de frigo qui se trouvait par hasard ouverte et sur son chemin. Le hasard voulu aussi que, dans l’encadrement du frigidaire, se trouva la tête de sa grand-mère. Lorsqu’il eut terminé sa figure et qu’il se retourna naturellement pour recevoir les acclamations qui lui étaient dues,  rien ne se fit entendre. Le petit garçon eu juste la vision d’un corps sans vie, étendu sur le carrelage beige, dépassant du frigo. Sa grand-mère était vieille, son cou aussi. Il céda au choc. Courir à jambes rompues jusque chez lui et demander de l’aide en pleurant ne changèrent rien à la situation. Il avait tué sa grand-mère d’une rondade parfaitement maîtrisée. Après ce tragique incident, Claude ne fugua plus jamais. Il n’y pensa même plus et n’y arriverait, de toute façon, assurément plus. On l’enferma dans sa chambre, jour et nuit, jusqu’à ses 16 ans, sans contact avec l’extérieure et sans autre contact avec l’intérieure qu’une main, tournant la clé dans la serrure de la porte de sa chambre deux fois par jour pour y déposer un repas et un peu d’eau. Ses parents, quoiqu’habitués à sa malchance, en avaient peur désormais. Ils le détestaient pour ça. Seule l’achalandée bibliothèque qui ornait sa chambre à coucher lui offra une once d’échappatoire imaginaire durant ces dix longues années.

Claude, il aurait voulu être dans ces livres. Il aurait voulu être ces héros. Il aurait voulu être Kerouac. Pouvoir partir, faire un voyage sans destination et sans mort, quand lui était en prison dans sa propre chambre. Quêter simplement l’instant et d’infinis nouveaux horizons, quand il n’avait qu’une fenêtre et quatre murs. Se désorienter totalement grâce à un excès de tout, quand lui n’avait rien. Etre libre, sans attache mais surtout affranchi du couperet de la malchance qui l’emprisonnait. C’était elle sa prison, sa malchance.

Dans ce tripot, le sort s’acharnait de nouveau sur lui. Il devait jouir de le voir dégringoler de plus belle, balancer une faciale à Elpis. Après lui avoir donné une once d’espoir, de liberté, d’argent, Claude misa une fois de trop.

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