ScoumounMan – Chapitre 16

Dans cet abattoir désaffecté où l’avait envoyé son patron, une odeur de putréfaction prophétique se manifestait. Le lieu était bien choisi : assez isolé que pour être tranquille et assez sordide que pour inspirer la peur et inhiber toute audace téméraire. Selon les deux malabars qui l’accompagnaient, Claude était tranquille. En voyant ce décor de film d’horreur, le mari escroqué n’oserait rien tenter. Même si Claude n’était pas la cible de cette mise en scène, il était pratiquement prêt à se faire dessus. Son sphincter faillit se relâcher quand, en entrant dans un nouveau hangar, il aperçut une chaise perdue, une adolescente y étant ligotée un sac sur la tête.

Claude stoppa net. Il comprit compendieusement et remercia, pour une fois dans sa vie, sa scoumoune. Elle l’avait directement menée à sa fille, cette adolescente ligotée un sac sur la tête. Il aurait été le détective extrêmement efficace d’un roman noir que le résultat aurait été le même. Il avait retrouvé les coupables et la victime. En laissant faire le cours de choses, il la sauvait. Si la malchance l’avait amené jusqu’ici, elle l’en sortirait et sa fille aussi.

« Le mec ne va tarder » lança un des malabars. « S’il bouge, tu le butes. » Aucune chance, c’était lui, le mari arnaqué. Il n’allait pas s’auto-flinguer. « Il y a peu de chance qu’il fasse une connerie. On lui a donné rendez-vous dans un lieu public, mais comme on avait un peu peur de ce qu’il pourrait faire, il va être guidé jusqu’ici… Ça devrait le calmer. » « Ça va rien calmer du tout », pensa Claude. Il était prêt à leur démonter la gueule. Il fulminait. Ses mains moites écrasaient la crosse du revolver dans sa poche. Il lui fallait agir. Vite. Trouver quoi faire. Attendre une opportunité. Attendre… Son immobilisme immanent revenait au galop, tiré à la bride par sa couardise guignarde. Le moment était venu de devenir un héros, mais son bovarysme subsistait. Sa léthargie devenait létale. Il était pétrifié. Il était un tardigrade, minuscule acarien, capable de se mettre dans un état végétatif pour survivre à tout. Pourtant, dans son cocon atonique, il se sentait devenir papillon. Il se voyait à la synagogue de Nazareth et entendait sa scoumoune lui lancer « Lève-toi et marche ». Des années de malchance l’avaient inexorablement guidé vers ce lieu, dans ces circonstances, pour lui permettre de renaître en Augustin, acteur et décideur de sa propre vie. Il ne ferait pas partie des 3000 témoins du meurtre de Kitty Genoseve qui n’avaient pas levé le petit doigt pour lui venir en aide. Il brandirait son arme. La pointerait sur les deux malabars. Et tirerait. Pour la sauver.

Les deux coups de revolver résonnèrent dans le hangar.

À l’instant où les deux molosses inertes s’écrasèrent par terre, une ombre se marqua à l’entrée du hangar. Une valise à la main, un mec horrifié supplia Claude : « J’ai l’argent !!… 100.000 euros. Je vous en supplie, ne tirez pas, libérez ma fille. ».

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