ScoumounMan – Chapitre 15

Claude ne faisait jamais rien. Il s’époumonait à le dire, mais cela ne changeait pas son destin. Il avait mis enceinte Karine. Là, il faut bien l’avouer, il avait fait quelque chose. Pourtant, il avait pris ses précautions. Le double préservatif n’avait pas suffi. Il s’était senti presque veinard, quand une inconnue aux cheveux blonds l’avait pris pour Johnny Depp. Il n’avait rien eu à faire. Elle s’était avancée vers lui à la foire de Libramont 2002. Entre les vaches et le stand « Leffe », elle lui avait sensuellement susurré : « Je vous ai reconnu, malgré vos lunettes et votre long imper… Non. Ne dites rien. Rien. Venez juste. Je vous veux Johnny… ». Une autre grande blonde s’était avancée à sa hauteur pour lui glisser : « C’est Karine, une copine, elle a un peu trop bu et elle a perdu ses lunettes. Par contre, allez-y… Elle vient de se faire larguer et c’est assez douloureux. Ça lui fera du bien. » Claude l’avait aimé comme s’il était Johnny Depp.

Il l’avait regretté quatre mois plus tard quand il remarqua que le journal local se moquait d’une mégère s’égosillant à affirmer que Johnny Depp l’avait mise enceinte à la foire de Libramont alors qu’il était le même jour dans les Maldives avec sa famille. Comme Claude était un con, mais qu’il était aussi honnête, il se présenta devant Karine et dévoila la supercherie. Elle ne le croyait pas. Elle ne voulait pas le croire. Elle préférait Johnny Depp comme géniteur. Claude lui dit d’enlever ses lunettes. Elle reconnut Johnny Depp.

 Ils se marièrent car ils y étaient bien obligés et, surtout, parce que Karine ne voulait pas supporter seule la pénible besogne éducationnelle. Il fallait s’occuper de l’indésirable fruit de cette union fanstasmagorique. « Pas Johnny Depp » se lèverait la nuit pour nourrir leur fille, pour la changer, la ferait dormir, la laverait, ferait tout… Karine pourrait continuer à se saouler, vociférer sur son « mari » et critiquer toutes choses critiquables (ou non) avec autant de force et de débilité que son cerveau et sa voix de Castafiore le permettraient. Vivre avec Karine, c’était l’enfer. Même si parfois, lorsqu’elle était assez saoule, elle enlevait ses lunettes pour se faire croire qu’elle couchait avec Johnny Depp. Ces instants de sexes pathétiques étaient les seuls contacts plus ou moins agréables entre les jeunes mariés. Le reste n’était qu’insultes, interjections et infériorisations.

Claude s’en accommodait car cette situation avait produit une raison à son existence. Dès qu’il avait posé les yeux sur sa fille, une partie du vide qu’avait creusé la scoumoune en lui s’était comblée. Puis un jour, l’infortune revint le labourer à grand coup de pelleteuse. Sa fille était de plus en plus autonome. Elle était même presque propre. Il fallait continuer à l’encourager mais la toilette dégageait une odeur qui donnait plus envie de porter des langes que de s’y enfermer dans l’intimité. La fosse sceptique refoulait. Elle s’était bouchée à cause du penchant éthylique de sa femme à vomir dans la toilette puis à y jeter le plus de papier possible. L’idée était de la boucher puis de passer sa cuite à regarder son mari se dépatouiller avec son éructation méprisante. Claude appela le premier plombier disponible. Il arriva une bière à la main, un peigne pour ses cheveux gominés dans l’autre : une vision presque chimérique de l’homme parfait selon Karine. Avant la fin de l’intervention, Karine avait fait la valise de Claude, l’avait poussé dehors et proposé au plombier qu’il prenne sa place. Scénario de film porno ou triste réalité, la malchance s’était olfactivement annoncée et, même dans le malheur, avait encore réussi à lui retirer quelque chose, la seule qui comptait : sa fille.   

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